Sources chinoises; le 8 décembre 2025

La Mongolie intérieure dans la politique ethnique et relieuse de Pékin

Le 1er décembre 2025, e site de la Commission centrale de discipline et de la Commission nationale de supervision (CCID) (中央纪委国家监委) annonce que Li Zhiyou, membre du groupe dirigeant du Parti et vice-directeur de la Commission des affaires ethniques de la région autonome de Mongolie intérieure, « est soupçonné de graves violations de la discipline et de la loi » (涉嫌严重违纪违法) et fait l’objet d’un examen disciplinaire et d’une procéduer d’enquête.

Pris isolément, ce communiqué ressemble à des dizaines d’autres annonces de procédures visant des cadres de rang provincial. Deux éléments invitent pourtant à le lire autrement.

D’abord, le poste de Li Zhiyou n’est pas celui d’un simple gestionnaire : en tant que vice-directeur de la Commission des affaires ethniques (民族事务委员会副主任), il appartient au noyau administratif qui met en musique la politique ethnique (民族工作) dans une région autonome sensible.

De plus, l’affaire est mise en récit dans un environnement discursif explicitement centré sur le renforcement de la « conscience d’appartenance à la communauté nationale chinoise » (铸牢中华民族共同体意识). Une séquence de chutes et de remaniements en cascade.

Une région sous surveillance

Depuis le début de l’année 2025, la Mongolie intérieure est traversée par une succession de chutes de cadres de haut rang, qui, vues dans leur ensemble, dessinent un mouvement plus profond que la seule sanction de comportements individuels.

En janvier, l’ex-vice-président de la succursale régionale de la Banque de Chine (BoC), Liu Ming, est placé sous enquête. En février, deux autres figures tombent à leur tour : Wang Haolin, ancien président de l’Institut professionnel, puis Wang Zhonghe, ex-vice-président de la Conférence consultative politique du peuple chinois de la région (CCPCC).

Ces affaires touchent des secteurs très différents – finance, éducation supérieure, organe consultatif politique – mais convergent sur un point : ce sont des postes qui disposent de ressources, de réseaux et d’une capacité d’allocation de fonds publics.

À ces cas s’ajoute, à l’été 2025, la mise en cause de Wang Lixia (王莉霞), présidente du gouvernement régional, pour « graves violations de la discipline » (严重违纪). Il ne s’agit plus d’un second rang : la cheffe de l’exécutif régional est directement touchée.

Le 1er octobre 2025, un nouveau signal fort est envoyé avec la nomination de Wang Weizhong, ancien secrétaire du Parti du Guangdong, comme secrétaire du Comité du Parti pour la Mongolie intérieure, en remplacement de Sun Shaocheng. La presse présente ce mouvement comme un ajustement majeur du noyau dirigeant de la région.

On assiste ainsi, en moins d’un an, à une recomposition de la couche supérieure du pouvoir régional : dirigeants politiques, responsables d’entreprises ou d’institutions publiques et cadre financier.

Même dans un contexte où la lutte anticorruption (反腐败斗争) est permanente et largement banalisée, la densité de cas reliés à une même région reste atypique.

Elle signale que la Mongolie intérieure fait l’objet d’une reprise en main politique structurée, dont la chute de Li Zhiyou, dans le champ des affaires ethniques, est une nouvelle étape.

Au-delà de la corruption : pourquoi la Mongolie intérieure est-elle ciblée ?

Une première lecture pourrait voir dans cette séquence l’effet mécanique d’une intensification locale de la campagne anticorruption. Ce diagnostic n’est pas entièrement faux.

En mars 2025, le Comité régional du Parti lance la huitième vague d’inspections internes (第八轮巡视) qui cible services, entreprises publiques et institutions jugés sensibles.

D’avril à juin, une équipe centrale d’inspection (中央第十巡视组) effectue une mission de deux mois et demi en Mongolie intérieure, avec mandat de vérifier l’application des décisions du Comité central, de recueillir les signalements visant les principaux dirigeants et d’identifier les points de fragilité. Dans le même temps, le rapport d’activité du gouvernement régional pour 2025, insiste sur la nécessité de

À ce niveau, la Mongolie intérieure n’est pas un cas isolé : la lutte contre les rentes dans l’énergie, les ressources naturelles et la finance est un axe national.

Mais cette province ne se réduit pas à une « province à problèmes».

La région est définie par Pékin comme une « importante barrière écologique » (重要生态屏障), une « base stratégique énergétique et minérale » (能源和重要矿产资源战略基地), une « grande base de production agricole et pastorale » (重要农畜产品生产基地) et une « barrière de sécurité pour la frontière nord de la patrie » (祖国北疆安全稳定屏障).

Dans cette perspective, la lutte anticorruption est un moyen, pas une fin. Elle permet de démanteler des réseaux de rente dans le charbon, les minerais ou la finance régionale qui interfèrent avec les priorités nationales ; elle autorise une recomposition de l’élite locale au profit de cadres jugés plus fiables ; elle accompagne, enfin, la mise en œuvre d’un agenda plus structurant : la refonte de la politique ethnique et religieuse dans une région autonome tenue pour stratégique.

C’est cette dernière dimension que l’affaire Li Zhiyou éclaire particulièrement.

Une politique ethnique refondée autour de la « communauté nationale »

Au-delà du simple cas individuel, se sont les modalités de gestion des questions ethniques qui sont au cœur du mouvement.

Depuis plusieurs années, mais avec une nette accélération en 2024–2025, le pouvoir central a entrepris de refonder la politique ethnique autour d’un concept pivot : la « conscience d’appartenance à la communauté nationale chinoise » (中华民族共同体意识).

En 2025, un « Recueil pour l’étude de la pensée importante du secrétaire général Xi Jinping sur le renforcement et l’amélioration du travail ethnique » (习近平总书记关于加强和改进民族工作的重要思想学习读本》 codifie « douze impératifs » (十二个必须), parmi lesquels l’injonction à « faire du renforcement de la conscience d’appartenance à la communauté nationale chinoise.

Son noyau doctrinal articule à la fois les politiques ethniques et la construction d’un « foyer spirituel commun » (共有精神家园).

Une politique qui se déploie sur le terrain

En mars 2025, une réunion des directeurs des Commissions des affaires ethniques de la région (全区民委主任会议) dresse le bilan de 2024 :

En mai 2025, la région passe à une « version améliorée » (升级版), c’est-à-dire à un système plus dense d’outils, d’indicateurs et de contrôles.

Enfin, à la fin de 2025, plusieurs textes du Comité régional insistent sur la nécessité « d’intégrer la conscience d’appartenance à la communauté nationale à la construction du Parti et au système de responsabilité idéologique » (把铸牢中华民族共同体意识贯穿党建和意识形态责任制), avec l’ambition de faire de Mongolie intérieure une « région autonome modèle » (模范自治区) dans ce domaine.

Dans ce dispositif, la langue devient un levier central. Dans le prolongement de la réforme de 2020 des manuels scolaires, qui avait suscité des protestations locales, l’année 2024–2025 est marquée par une consolidation, plus silencieuse mais effective, d’une bascule vers la « langue nationale commune » (国家通用语言文字), c’est-à-dire le mandarin standard, comme langue principale d’enseignement dans les écoles mongoles.

Les établissements mettent en avant l’utilisation des manuels unifiés nationaux (统编教材) et d’outils numériques dédiés au mandarin (par exemple « 畅言国通 »), et les bons résultats aux examens régionaux (中考) sont utilisés pour présenter la « promotion intégrale de la langue nationale commune » comme un succès éducatif plutôt que comme un enjeu identitaire.

Juridiquement et réglementairement, les ajustements vont dans le sens d’une hiérarchisation : les langues minoritaires, mongol compris, peuvent être enseignées, mais ne doivent pas concurrencer le mandarin comme langue principale de l’école et de la vie publique.

L’ensemble de ces évolutions montre que la politique ethnique en Mongolie intérieure est en train d’être refondue autour de d’une “conscience communautaire” (共同体意识), et que la gestion de la langue, de l’éducation et des identités locales est intégrée dans un objectif de recomposition de la loyauté politique.

La sinisation des religions : entre “droit” et sécurité

Parallèlement à cette recomposition de la politique ethnique, l’année 2025 est marquée, au plan national, par une densification notable du cadre normatif applicable aux affaires religieuses (宗教事务).

Les évolutions concernent à la fois les textes, les institutions et le vocabulaire politique.

L’Ordonnance sur les affaires religieuses (《宗教事务条例》), en vigueur depuis vingt ans, fait l’objet de bilans qui mettent en avant la nécessité d’articuler « deux maintiens, deux clarifications, deux normalisations » (两维护、两明确、两规范) : maintenir à la fois la liberté de croyance (宗教信仰自由) et la sécurité de l’État (国家安全), clarifier le statut des lieux de culte et des propriétés religieuses (宗教活动场所和财产), normaliser la gestion financière des organisations religieuses et la régulation des activités religieuses en ligne.

Une nouvelle version des Règles de mise en œuvre pour la gestion des activités religieuses des étrangers sur le territoire chinois (《境内外国人宗教活动管理规定实施细则》), applicable au 1ᵉʳ mai 2025, resserre le cadre des activités religieuses des étrangers en Chine (境内外国人宗教活动), dans un discours étroitement articulé aux préoccupations relatives à la sécurité nationale et à la prévention des « ingérences via le religieux ».

Le 29 septembre 2025, le Bureau politique consacre une séance d’étude collective à la « promotion systématique de la sinisation de la religion dans notre pays » (系统推进我国宗教中国化).

Dans son intervention, Xi Jinping insiste sur trois axes :

En octobre 2025, la réunion conjointe des grandes organisations religieuses nationales (全国性宗教团体联席会议), associations bouddhiste (佛教), taoïste (道教), islamique (伊斯兰教), catholique (天主教) et protestante (基督教), transpose ces orientations dans leurs plans d’action.

Le vocabulaire de la « transformation de soi » (自我变革) et de la « sinisation accélérée » est central.

L’ensemble dessine un paysage où le religieux est de moins en moins abordé comme une simple composante de la « gestion sociale », et de plus en plus comme un champ structuré de « gouvernance stricte » (全面从严治教), en miroir de la gouvernance stricte du Parti (全面从严治党).

Mongolie intérieure comme terrain d’application : articulation ethnie–langue–religion

Dans ce contexte national, la Mongolie intérieure s’affirme comme un terrain d’application privilégié de cette nouvelle grammaire, où ethnicité (民族), langue (语言) et religion (宗教) sont pensées ensemble. Deux séquences régionales de 2025 sont particulièrement révélatrices.

Le 9 avril 2025, un « cercle de lecture » du Front uni (统一战线“读书会”) se tient à l’École socialiste de Mongolie intérieure (内蒙古社会主义学院). Le thème de travail est explicite : « approfondir l’étude et la mise en œuvre des importantes interventions du secrétaire général Xi Jinping sur le travail religieux » (深入学习贯彻习近平总书记关于宗教工作的重要论述), « promouvoir de manière systématique la sinisation de la religion dans notre pays » (系统推进我国宗教中国化) et « renforcer la gouvernance par le droit des affaires religieuses » (加强宗教事务治理法治化).

Y participent les dirigeants du Département du Front uni de la région (内蒙古党委统战部), le directeur du Bureau des affaires religieuses (宗教事务局) et des représentants religieux.

Le 11 octobre 2025, une réunion du Comité régional du Parti réaffirme que la région doit « promouvoir de façon systématique la sinisation de la religion » (系统推进我国宗教中国化), renforcer la direction idéologique (加强意识形态引领), amener les milieux religieux et les croyants à approfondir les « cinq formes de reconnaissance » (五个认同):

De ces éléments se dégage un triple verrouillage.

Sur le plan doctrinal, l’ethnicité, la langue et la religion sont subsumées dans une même matrice combinant conscience de la communauté nationale (中华民族共同体意识), sinisation (中国化) et gouvernance par le droit (法治化).

Sur le plan opérationnel, le Département du Front uni (统战部), la Commission des affaires ethniques (民委) et le Bureau des affaires religieuses (宗教局) travaillent de manière coordonnée, en s’appuyant sur des campagnes d’étude idéologique, des bases de recherche et des dispositifs d’évaluation de la « construction de l’unité nationale et du progrès » (民族团结进步创建).

Sur le plan discursif, enfin, les politiques menées à l’égard des Mongols et des autres minorités ne sont plus formulées en termes de gestion de minorités, mais dans le vocabulaire de la communauté nationale et de la sinisation ; contester des mesures linguistiques, éducatives ou religieuses revient, dans ce cadre, à apparaître comme contestant la communauté elle-même.

Dans ce contexte, la mise en cause d’un vice-directeur de la Commission des affaires ethniques prend une portée plus large : elle signale que les cadres chargés d’appliquer ce nouveau dispositif ethno-religieux sont eux-mêmes soumis à une exigence élevée de discipline et de conformité politique, et que les campagnes anticorruption sont un instrument de cette mise au pas.

Une grammaire nationale de « rectification » : du Xinjiang au champ religieux

Les termes utilisés aujourd’hui dans les textes sur la sinisation de la religion et sur la gouvernance religieuse – en particulier les séquences de type « apprendre–examiner–corriger » (学、查、改) et la formule « nettoyer les brebis galeuses » (清理 / 清除 害群之马) – sont fortement connotés en Chine.

Ils renvoient à un vocabulaire déjà largement éprouvé dans le contexte du Xinjiang (新疆) entre 2016 et 2019.

Dans cette région, à partir de 2016, plusieurs campagnes de rectification politique sont structurées autour de séquences tripartites proches, même si les caractères exacts diffèrent. Dans le cadre de la campagne « Étudier les deux, être un membre du Parti qualifié » (两学一做), un article du canal 党建 du Quotidien du Peuple (人民日报·党建频道) intitulé « Xinjiang : se concentrer sur l’objectif général et bien faire dans l’étude, l’action et la réforme » (新疆:聚焦总目标 扎实学做改) décrit une méthode fondée sur l’étude approfondie :

D’autres documents insistent sur la nécessité de « bien identifier les problèmes, établir une liste, corriger dès que le problème est connu et agir dès que la décision est prise » (找准问题、列出清单,即知即改、立行立改), ce qui rapproche explicitement la phase de « correction/réforme » (改) d’un impératif d’action immédiate, sans qu’on connaisse plus précisément de quelle action il est question.

Parallèlement, Chen Quanguo (陈全国) lance au Xinjiang un dispositif baptisé « apprendre–transformer–promouvoir » (学转促) : apprendre (学, 学习) la pensée de Xi Jinping et la stratégie de gouvernance du Xinjiang, transformer (转,转变) le style de travail, la discipline et la loyauté politique, promouvoir (促, 促进) la réalisation de l’objectif général de stabilité et de paix durable (社会稳定和长治久安总目标). On retrouve ainsi la même structure conduite par la pédagogie idéologique suivie d’une transformation comportementale sous contrainte.

Le vocabulaire des « brebis galeuses » (害群之马) est, lui aussi, fortement marqué par l’expérience du Xinjiang.

En 2017, un texte signé par un cadre ouïghour et relayé par Xinjiang Ribao (新疆日报) explique que mener une lutte résolue contre les « trois forces » (le terrorisme, l’extrémisme et le séparatisme, 三股势力), et « éliminer les brebis galeuses au sein du peuple ouïghour » (清除维吾尔族中的害群之马), est la responsabilité qui incombe sans réserve aux cadres et aux masses ouïghours.

Les « forces séparatistes, extrémistes religieuses et terroristes » sont décrites comme « trois tumeurs malignes » (三颗毒瘤) qu’il faut « éliminer complètement » (彻底清除).

Dans les commentaires du Règlement du Xinjiang sur la déradicalisation (《新疆维吾尔自治区去极端化条例》), un passage formule « cinq points à réaliser », dont « éliminer résolument les personnes à double visage » (坚决清除“两面人”) ; il faut, dit-il, rassembler l’énergie positive, éliminer l’énergie négative, « éliminer les brebis galeuses » (清除害群之马) et créer un environnement social politiquement sain et juste (风清气正、公平正义的社会环境).

Appliqué au Xinjiang, ce vocabulaire ne désigne donc pas seulement des responsables « corrompus » au sens financier. Il vise les individus identifiés comme « ennemis de l’intérieur » (敌对势力), qu’il s’agisse de personnes soupçonnées de sympathies séparatistes, de soutien à des activités extrémistes ou de duplicité politique.

Lorsque ces termes réapparaissent en 2025 dans un texte sur la campagne de rectification au sein de l’Association bouddhiste de Chine (中国佛教协会), qui appelle à « étudier les règles, observer les préceptes, cultiver la conduite, redorer l’image » (学法规、守戒律、重修为、树形象) et à « nettoyer les brebis galeuses » (清理害群之马) dans les milieux religieux, ils importent avec eux cette charge sémantique.

La circulation de ces concepts, du Xinjiang vers le champ religieux national et, par ricochet, vers des régions autonomes comme la Mongolie intérieure, montre que nous ne sommes pas uniquement face à des campagnes sectorielles, mais à la diffusion d’une grammaire de gouvernance : une séquence structurée d’étude, de diagnostic et de rectification (学–查–改), articulée à la possibilité de purger les « brebis galeuses » et les « personnes à double visage » dans des champs aussi variés que la politique ethnique, la gestion des langues minoritaires ou la vie religieuse.

Dans ce cadre, l’affaire Li Zhiyou est moins l’histoire d’un fonctionnaire « tombé pour corruption » qu’un indicateur de la façon dont le PCC, en Mongolie intérieure, déploie un modèle de gouvernance qui associe restructuration de l’élite locale, durcissement disciplinaire et mise au pas ethno-religieuse au nom de la construction d’une communauté nationale chinoise.

Sources chinoises, 2025